J'ai ouvert en 1993. Je n'imaginais pas y être encore trente-trois ans plus tard, et encore moins travailler à côté de ma fille. Voici, sans nostalgie, ce que ces années ont changé et ce qu'elles n'ont pas changé du tout.
Ce qui a changé : les clientes savent
Au début, on m'apportait un vêtement et on me faisait confiance, sans plus de discussion. Aujourd'hui, une cliente arrive avec des références précises, des photos, parfois le nom exact d'une technique. Elle a lu, elle a comparé, elle sait ce qu'elle veut.
C'est un progrès. Une cliente informée pose de meilleures questions, comprend pourquoi une retouche prend trois semaines, et distingue un travail soigné d'un travail bâclé. Le métier y gagne, même si les conversations sont plus longues.
Ce qui a changé : les tissus
Les matières synthétiques d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec celles des années quatre-vingt-dix. Certaines sont excellentes et se comportent mieux que des fibres naturelles. D'autres sont catastrophiques et se voient au premier coup d'œil.
Une chose que je regrette
La qualité moyenne du prêt-à-porter a baissé, et cela se voit sur ma table. Les marges de couture sont devenues si étroites qu'il n'y a souvent plus rien à aller chercher pour élargir un vêtement. On répare moins facilement qu'avant.
Ce qui n'a pas changé : le corps
Aucun corps n'est symétrique. Une épaule est toujours plus basse, une hanche plus haute. Les tailles standard ne correspondent à personne en particulier. C'était vrai en 1993, c'est vrai aujourd'hui, et c'est la raison pour laquelle ce métier existe encore.
C'est aussi pour ça que je mesure toujours depuis le sol et jamais depuis la taille, et que je fais essayer debout, assise, puis les bras levés. Ce qui compte, ce n'est pas la mesure : c'est ce que le vêtement fait quand la personne bouge.
Ce que j'ai appris
Qu'il vaut mieux dire non. Refuser un travail impossible dans le délai demandé rend service à tout le monde. J'ai mis dix ans à savoir le faire, et c'est sans doute la compétence la plus utile que j'aie acquise.
Qu'une retouche réussie ne se voit pas. Personne ne complimente un ourlet. On remarque seulement ceux qui sont ratés. Il faut accepter que le meilleur de ce travail reste invisible, et y trouver quand même sa satisfaction.
Et qu'une robe n'est pas un objet comme un autre. Les gens qui poussent cette porte arrivent souvent avec plus qu'un vêtement : un souvenir, une inquiétude, une date qui approche. La couture n'est qu'une partie du métier.


